Quelle alternative à l'autoritarisme en temps de crise?
Analyse croisée du context politique international et de notre capacité citoyenne à oeuvrer pour une autorité legitime.
Caroline Poiret Domanine
1/15/202611 min read
Notre société contemporaine traverse une zone de turbulences profondes caractérisée par une double crise qui redessine les contours de notre vivre-ensemble. D'une part, nous assistons à l'effritement visible des structures d'autorité traditionnelles. La figure du père, de l'enseignant, du politique ou de l'expert, autrefois piliers d'un ordre vertical, voit sa légitimité contestée. Les institutions démocratiques elles-mêmes, conçues comme des médiations entre le citoyen et le pouvoir, sont perçues avec un scepticisme croissant. D'autre part, et de manière paradoxale, ce déclin de l'autorité consentie coïncide avec la montée spectaculaire de régimes et d'idéologies autoritaires à travers le monde.
Nous avons donc d'un coté une autorité traditionnelle qui ne fédére plus, ou si peu; et de l'autre, le recours à de l'autoritarisme politique et religieux. Partout dans le monde, un air du temps autoritaire semble souffler, prônant la poigne de fer, le culte du chef et la simplification brutale des complexités du monde.
Cette vague apparaît comme une réponse pathologique, mais fonctionnelle, à des angoisses collectives profondes. Le sentiment de déclassement social, la peur de l'avenir dans un contexte de raréfaction des ressources énergétiques et matérielles, et un sentiment aigu d'injustice face à des promesses démocratiques non tenues créent un terreau fertile aux opinions radicales.
Face à ce repli sur la force et la simplification, la question fondamentale qui se pose est de savoir comment construire une alternative viable et résiliente. Quelle alternative à l’autoritarisme en temps de crises ?
1. Radiographie d'une vague autoritaire mondiale
L’essor de l’autoritarisme est une réalité concrète et de plus en plus perceptible, qui se manifeste sous différentes formes à travers le monde. Ce phénomène puise ses racines dans une crise profonde des sociétés occidentales, où s’opposent deux visions du monde : une vague progressiste cherchant à libérer les sociétés des anciens cadres, et une vague conservatrice qui résiste à ces changements ; le tout dans une ambiance de déclin, crise énergétique et matérielle.
La sociologie et la philosophie politique contemporaines s'accordent sur un constat : l'autorité, comprise comme un pouvoir accepté et légitime qui ne repose pas uniquement sur la contrainte, est en crise.
La philosophe Myriam Revault d’Allonnes analyse ce phénomène comme un basculement historique. Nous serions passés d'une autorité fondée sur la tradition, où le pouvoir tirait sa légitimité du passé et de la répétition, à une autorité fondée sur la transmission, orientée vers l'avenir et la promesse d'un projet commun. Or, c'est précisément cette promesse qui semble aujourd'hui rompue. Le contrat social, qui suppose une confiance dans les institutions pour garantir un avenir meilleur, est mis à mal par les crises économiques, sociales et écologiques successives.
Dans ce vide de légitimité, où les anciennes hiérarchies ne font plus sens et où les nouvelles sont opaques et perçues comme illégitimes, la tentation d'un retour à l'ordre par la force devient une option politique séduisante pour une partie de la population désorientée.
Petit tours d'horizon du monde... Sur la scène internationale, l’intervention américaine au Venezuela montre une concentration extrême du pouvoir exécutif et une stratégie géopolitique visant à contrôler les ressources pétrolières, contournant le droit international pour contrer la Russie et la Chine. Les opérations militaires répétées dans la bande de Gaza entraînent des destructions massives et une crise humanitaire exacerbant les tensions et les divisions. Parallèlement, des lois renforcent le contrôle sur les territoires occupés, limitent les droits des Palestiniens et restreignent les libertés civiles. En Russie, Vladimir Poutine a transformé la gouvernance en une « verticale de la peur », renforcée par la guerre en Ukraine. Le contrôle social est extrême : blocage massif d’Internet, criminalisation de la recherche en ligne, et repressions physiques. La Chine de Xi Jinping incarne un autoritarisme numérique inédit, avec un vaste réseau de surveillance (plus de 200 millions de caméras), un système de crédit social qui contrôle les comportements et des technologies d’intelligence artificielle utilisées pour réprimer et anticiper toute dissidence. Enfin, le nationalisme religieux se renforce, notamment en Inde avec Narendra Modi, où l’hindouisme nationaliste domine la politique depuis 2014. Cette vague autoritaire touche aussi l'Europe. En Hongrie, Viktor Orbán a instauré une « démocratie illibérale » où médias et ONG indépendants sont étouffés, et où les minorités, notamment LGBTQ+, sont ciblées. En Allemagne, l’extrême droite progresse fortement, et en Italie, le gouvernement populiste de Giorgia Meloni accentue les discours nationalistes, notamment sur l’immigration. En France, Jordan Bardella menace...
2. Aux racines de la radicalisation : pourquoi le monde bascule-t-il ?
La vague autoritaire et les multiples formes de radicalisation qui balayent le monde ne sont pas des phénomènes spontanés. Ils plongent leurs racines dans les frustrations socio-économiques, les ruptures psychologiques et les impasses politiques.
L'une des hypothèses centrales de cette analyse est le lien direct entre la dégradation des conditions matérielles et la montée des tensions sociales. L'accés aux ressources, qu'elles soient énergétiques, minières ou environnementales (eau, terres arables), n'est plus une projection lointaine mais une réalité tangible. Elle agit comme un facteur aggravant, un multiplicateur de crises. Ce stress matériel constant crée un environnement d'insécurité propice à l'émergence de discours extrémistes.
Cependant, la pauvreté n'est pas le seul, ni même le principal, moteur de la radicalisation. La sociologie aborde la notion de frustration relative. Théorisée par Robert K. Merton et Walter Runciman, cette notion postule que le sentiment d'injustice et la colère naissent moins d'une privation objective que du décalage perçu comme insupportable entre les aspirations légitimes d'un individu et les possibilités réelles que la société lui offre.
Dans nos sociétés démocratiques et de consommation, les aspirations sont constamment stimulées : promesse d'égalité des chances, injonction à la réussite individuelle, exposition forte à des modèles de consommation ostentatoire. Lorsque ces promesses se heurtent à la réalité du déclassement, du chômage structurel, de la précarité et des discriminations, la frustration devient explosive: il faut un coupable et un sauveur. Le fait d'adhérer à des idées extrêmes soulage l’individu,, . Ce processus a une fonction psychologique essentielle : il dédouane la personne de son échec personnel et désigne un bouc émissaire, un ennemi clairement identifié (l'immigré, l'élite cosmopolite, l'Occident, le système, une autre communauté religieuse...) comme unique responsable de ses malheurs.
Le sociologue Dietmar Loch a montré, en comparant la France et l'Allemagne, que cette frustration relative est d'autant plus aiguë en France que la promesse d'égalité est forte. Les jeunes Français issus de l'immigration, socialisés aux valeurs républicaines d'égalité, supportent plus mal les injustices que les jeunes d'origine turque en Allemagne, où la promesse d'intégration était historiquement moins affirmée. Le sentiment d'être perçus comme un citoyen de seconde classe est un carburant pour la colère, il constitue le principal facteur incitatif poussant des personnes vulnérables sur la voie de la radicalité.
À ces facteurs structurels s'ajoutent des facteurs d'attraction plus personnels, qui expliquent pourquoi, dans des conditions similaires, certains individus basculent et d'autres non. Les groupes extrémistes exploitent activement les vulnérabilités psychologiques en offrant :
Un but et un sens : Pour des jeunes en perte de repères, l'engagement dans une cause offre une mission de vie et un sentiment d'importance.
Une communauté d'appartenance : Face à l'isolement, le groupe radical propose une fraternité, une solidarité et une identité collective valorisante.
Une promesse de revanche : Pour ceux qui ont subi des humiliations ou des injustices (réelles ou perçues), l'idéologie violente offre une voie pour restaurer leur honneur et se venger de leurs oppresseurs.
Enfin, la radicalisation peut être perçue comme l'ultime recours lorsque les canaux de médiation politique traditionnels sont jugés inefficaces ou inaccessibles. L'analyse des révoltes urbaines en France montre que lorsque les revendications politiques des habitants des quartiers populaires sont ignorées ou récupérées sans effet, et que le conflit avec les institutions devient structurel, l'engagement peut glisser vers des formes "ethnico-religieuses", l'islam radical apparaissant alors comme le dernier levier de transformation sociale et civilisationnelle.
Pour résumer, la radicalisation de sociétés démocrates passe par :
Facteurs d’incitation (Push Factors) : Conditions structurelles qui poussent à la radicalisation.
Frustration relative (décalage aspirations/réalité).
Exclusion sociale, déclassement, chômage.
Corruption, mauvaise gouvernance, sentiment d'injustice.
Discriminations réelles ou perçues.
Facteurs d'attraction (Pull Factors) : Motivations individuelles et de groupe.
Quête de sens, d'identité et de but.
Appartenance à une communauté "fraternelle".
Désir de revanche et de restauration de l'honneur.
Influence de prédicateurs charismatiques ou de réseaux sociaux.
3. L’autorité horizontale
Popularisé par le psychologue Daniel Goleman en 1995, mais fondé sur les travaux de chercheurs comme Peter Salovey et John Mayer, le concept d'intelligence émotionnelle désigne l’habilité à surveiller ses émotions et celles d'autrui, de les discriminer et d'utiliser ces informations pour guider sa pensée et ses actions. Goleman la décompose en cinq compétences clés :
La conscience de soi (reconnaître ses propres émotions) permet à l'individu de ne pas être le jouet de ses frustrations. Une personne consciente de sa colère ou de son sentiment d'injustice peut analyser ces émotions au lieu de les laisser dicter ses réactions.
La maîtrise de soi (gérer ses émotions et ses pulsions). Là où l'idéologie radicale encourage la décharge immédiate de la violence, l'IE favorise la réflexion et la canalisation de l'énergie émotionnelle vers des actions constructives.
L'empathie (reconnaître et comprendre les émotions des autres). Le processus de radicalisation repose sur la capacité à voir l'autre (l'immigré, le membre d'une autre religion, l'opposant politique) non plus comme un être humain avec ses propres peurs et espoirs, mais comme une abstraction, une menace à éliminer. L'empathie rend cette déshumanisation psychologiquement impossible. Elle force à reconnaître l'humanité partagée, même dans le désaccord.
Les compétences sociales (gérer les relations, construire des réseaux, trouver un terrain d'entente) permettent de naviguer dans la complexité sociale, de négocier, de persuader et de résoudre les différends par le dialogue. Elles sont le fondement de la coopération et s'opposent frontalement à la logique de confrontation binaire ("nous contre eux") des idéologies extrêmes.
Ce développement des compétences individuelles trouve un écho dans les thérapies brèves, notamment les approches systémiques et orientées solution. Plutôt que de se focaliser sur l'analyse sans fin des origines du problème , ces thérapies se concentrent sur les ressources et les compétences existantes de la personne pour construire des solutions concrètes ). Elles visent à augmenter le pouvoir d'agir de l'individu en changeant sa perception des situations et ses modes d'interaction.
Si l'intelligence émotionnelle arme l'individu, l'intelligence collective, quand à elle, offre un cadre pour refonder le Nous. Ce concept est souvent mal compris, parfois réduit à un simple brainstorming ou critiqué comme un mythe totalitaire où le groupe écraserait l'individu. Une approche plus juste, portée par des penseurs comme Pierre Lévy, la définit comme « une intelligence partout distribuée, sans cesse valorisée, coordonnée en temps réel, qui aboutit à une mobilisation effective des compétences ». Il s'agit d'une capacité émergente issue de la coopération entre des individus autonomes.
Cette vision entre en résonance directe avec les travaux de l'agronome et penseur de l'effondrement Pablo Servigne qui il a popularisé l'idée que l'entraide, loin d'être un comportement anecdotique ou idéaliste, est un puissant moteur de l'évolution, une "autre loi de la jungle" aussi fondamentale que la compétition . Servigne soutient que face à la pénurie et à la complexité, la coopération est une stratégie de survie bien plus efficace que le « chacun pour soi ». L'intelligence collective est la mise en pratique de cette loi de l'entraide et requiert des conditions précises, qui sont le miroir inversé des logiques autoritaires :
La confiance et la sécurité psychologique : Un groupe ne peut être intelligent que si ses membres se sentent en sécurité pour s’exprimer.
La gestion des rapports d'autorité : L'IC exige de déconstruire les hiérarchies formelles pour que la parole de l'expert ne l'emporte pas par principe sur celle du "quidam". L'autorité doit émerger de la pertinence de la contribution dans un contexte donné, et non du statut.
La diversité et la participation : L'intelligence du groupe est fonction de la diversité des perspectives qu'il intègre. Il est donc crucial d'encourager la participation de tous et d'éviter que le groupe ne devienne le public de quelques "fortes personnalités ».
La plasticité : Le groupe doit être capable d'intégrer de nouvelles informations et de s'adapter en permanence, ce qui est l'opposé de la rigidité dogmatique des régimes autoritaires.
En pratique, des processus d'intelligence collective comme les assemblées citoyennes tirées au sort, les projets participatifs ou les méthodes de gouvernance partagée (sociocratie, holacratie) permettent de traiter des problèmes complexes (comme la transition écologique) d'une manière beaucoup plus nuancée et acceptée que ne le ferait une décision autoritaire venue d'en haut.
En impliquant les citoyens dans la co-construction des solutions, l'IC restaure un sentiment de pouvoir d'agir collectif et un destin commun, sapant ainsi la rhétorique du sauveur providentiel.
L'intelligence émotionnelle et l'intelligence collective sont intrinsèquement liées et se renforcent mutuellement. L'intelligence émotionnelle est la condition micro de l'intelligence collective au niveau macro. C'est la capacité des individus à gérer leurs propres émotions et à faire preuve d'empathie qui permet de créer l'espace de confiance et de sécurité psychologique indispensable à la coopération.
Cette synergie opère une transformation fondamentale de la notion d'autorité. L'autorité n'est plus une propriété détenue par une personne au sommet d'une pyramide. Elle devient un processus fluide et distribué au sein du groupe. Dans une organisation fonctionnant sur les principes de l'IC, l'autorité est horizontale et négociée. Elle n'est pas conférée par un titre, mais reconnue par les pairs en fonction de la compétence, de l'expérience ou de la pertinence d'une personne sur un sujet donné, à un moment donné. C'est une autorité de légitimité, qui inspire et augmente la puissance d'agir du groupe, par opposition à une autorité de pouvoir, qui commande et contraint.
Selon les principes du Neurocognitivisme (ANC), cette distinction trouve un fondement neurobiologique. L'autorité verticale ferait plus écho au territoire paléolimbique, siège de l'instinct grégaire qui nous positionne socialement de manière instinctive et primale en dominance ou en soumission, en confiance ou en méfiance. Cette confiance un positionnement instinctif, decorellé de la validité de la stratégie du dominant qui en beneficie. À l'inverse, l'autorité horizontale ferait plus appel au territoire néolimbique, siège de la personnalité et des opinions. La confiance que les individus accordent est alors plus légitime, car elle est basée non seulement sur des attirances instinctives, mais surtout sur des opinions structurées. Enfin pour les prises de décision citoyennes complexes, les individus mobilisent leur territoire préfrontal. Cette zone, où les neurones sont câblés en arborescence et non en série, est sollicitée dans toute situation inconnue ou complexe, ce qui est précisément le cadre où une autorité horizontale et l'intelligence collective sont les plus efficaces.
Alors comment? Comment favoriser suffisemment l'intelligence collective pour que, collectivement, (allez, soyons fous Mondialement?) l'autorité horizontale trouve sa place dans un débat public de plus en plus crispé? Nos politiques ont-ils un interet à le faire? Quels moyens concrets pourrions-nous mettre en place? Vous avez 2 heures :)
